La série est globalement encensée par la communauté LGBT+ ainsi que les femmes hétéros : elle est perçue comme une romance avec une représentation positive de relations entre deux hommes. Cependant plusieurs scènes montrent Ilya comme un agresseur dont Shane est la victime. Aussi ne faire que l’éloge de la série, sans critique de ces scènes et sans nommer les agressions, participent à la normalisation et à la minimisation de violences sexuelles dont les hommes bipan et homo sont victimes. Quelle dissonance pour les hommes concernés ayant pu se projeter dans ces scènes d’agression, de n’entendre que parler de belles représentations et d’une série feel good.
L’émancipation et la libération sexuelle sont aussi des moteurs de la banalisation des violences sexuelles entre les hommes, au sein de la communauté homo. Cette série en est une bonne illustration.
Voici les scènes en question dans la série (TW violences sexuelles) :
– Ilya se masturbe devant Shane qui a très clairement manifesté son malaise, et son non consentement : « dégage ! ».
– Ilya continue à sucer Shane qui lui a dit « arrête », et cela jusqu’à le faire jouir.
– Ilya ordonne à Shane inexpérimenté de se mettre à plat ventre dans la perspective de le sodo.
– Ilya envoie des dickpicks à Shane sans son consentement.
– Ilya insiste à mettre sa main sur la cuisse de Shane, près du sexe, malgré le non consentement verbalisé à plusieurs reprises de Shane.
– Ilya instaure un simulacre de cadre de consentement dans le but d’obtenir un rapport sexuel avec Shane qu’il vient de harceler.
– Ilya tente de faire croire qu’une érection est le signe d’un consentement dans le but d’obtenir un rapport sexuel avec Shane qu’il vient de harceler.
Ces scènes correspondent bien à des agressions sexuelles, du harcèlement, à des techniques de manipulation ou à un viol. Ces scènes ne sont pas questionnées et les protagonistes ne reviennent pas dessus. Pourquoi les acceptons-nous ?
Plusieurs éléments participent à leur banalisation :
C’est le propre de beaucoup de romances de banaliser les violences. On souhaite dès les premières minutes que Shane et Ilya se mettent ensemble. Et la série prédispose à avoir une grille de lecture romantique, validant un arc narratif que les queers et certaines femmes hétéros attendent : « deux hommes se libèrent du poids de l’hétéronormativité et arrivent à exprimer leur désir et tendresse mutuel.le.s ». La scénarisation pousse à l’attachement des personnages et à minimiser ou à justifier toutes leurs actions.
Il est difficile de percevoir alors Ilya comme un agresseur : il n’a pas de mauvaises intentions. Il montre également beaucoup de tendresse, d’attention dans de nombreuses scènes. Il a ses fragilités, son histoire, sa trajectoire. Et Shane semble heureux dans ce couple. Ilya lui a permis d’accepter ses désirs pour les hommes. Ils s’aiment. Cependant tous ces arguments sont les mêmes qui banalisent les violences intraconjugales, et minimisent leurs conséquences.
Rien ne justifie les scènes d’agression d’Ilya, et surtout pas le désir puis l’amour de Shane pour Ilya. La série entretient à plusieurs reprises cette confusion entre désir et consentement : dès les scènes du premier épisode où le désir palpable de Shane participe à la minimisation des agressions, et jusque dans le dernier épisode où Ilya, qui insiste lourdement pour avoir un acte sexuel, finit par verbaliser : « Je continue et je m’arrête seulement si tu ne bandes pas ». Invoquer le désir comme manifestation d’un consentement est un terreau propice aux agressions sexuelles.
Les biais d’expérience entre Shane et Ilya sont également très peu discutés dans la série. Or le trouble, la gêne et donc la vulnérabilité de Shane sont évidents dans les scènes du premier épisode alors qu’Ilya lui est très à l’aise avec son corps. On accepte qu’Ilya aille à l’encontre de l’inexpérience, du malaise et des « arrête/dégage » de Shane parce que l’on observe ces manifestations comme un refoulement du désir plutôt qu’un non consentement. On regarde ces scènes sous l’angle de l’initiation ce qui masque les agressions. Les « non » de Shane ici seraient des « oui » refoulés, et donc n’auraient pas véritablement la valeur d’un non.
Plusieurs scènes, plus tardives, portent une bonne représentation du consentement. Mais dans les premières scènes le consentement est secondaire, maladroit ou inexistant. Sous prétexte du refoulement et de la rivalité, Ilya dans ces scènes n’interroge pas ou très mal, ce que Shane désire chez un homme, et quelles sont ses limites. Ilya ne fait que projeter ses propres désirs. Ces premières scènes de sexe entretiennent le stéréotype de l’initiation comme un rite forcé où l’on accepte l’idée qu’un initiant connaîtrait mieux les désirs de son partenaire inexpérimenté. Un initié peut alors se masturber devant un autre malgré son malaise évident, faire l’injonction de se mettre à plat ventre sans interroger la vulnérabilité de l’autre, continuer un rapport sexuel en interprétant à sa manière un « arrête »…
Ce stéréotype peut être facilité dans la communauté PD/gay avec la mauvaise idée que sortir de hétéronormativité est tellement difficile qu’il faille nécessairement (se) forcer pour avancer. Ces stéréotypes sont d’autant plus nuisibles pour des hommes vulnérables en plein apprentissage de leurs désirs homo/bi : très sujets à la reproduction de schémas, et à accepter une relation sans véritablement interroger leurs désirs. Une vision très unilatérale de l’initiation où il faudrait suivre, obéir, accepter le malaise pour s’accepter et recueillir ses désirs.
Ce qui est décrit à travers ces scènes de Heated Rivaltry n’est pas nouveau et est bien décrit dans des relations homme-femme, où les hommes sont agresseurs et les femmes victimes. Les hommes bipan et homo sont également victimes d’un système hétéronormatif et sont nombreux à être victimes de violences sexuelles. Cette romance, comme de nombreuses autres romances hétéros, les banalise, les masque et les minimise.
Le fait de montrer ces dynamiques dans une série est une bonne chose mais les romantiser, et ne pas les critiquer est inquiétant. Ils tendent également à normaliser des stéréotypes sur les hommes. Parce que l’on peut penser savoir comment les hommes fonctionnent et ce qu’ils veulent : du cul et de la pénétration. Parce qu’on a du mal à voir les hommes comme des personnes pouvant être vulnérables ou victimes. Parce que c’est ancré (hétéronormativité). Et qu’il n’y aurait donc pas à interroger ni leur consentement, ni leur désir. Et le risque est que chacunx continue à commettre des violences sur des hommes bipans et homos sans même s’en rendre compte.
Rémi pour Bipan Paris
